Aventures littéraires et autres péripéties autour des livres

Coups de coeur et déceptions littéraires, bienvenue dans la bibliothèque d'une amoureuse des livres

23 janvier 2010

Nous autres, Ievgueni Zamiatine

Nous_autres

D-503 est un des rouages de l’Etat Unique. Comme tous ses camarades, les autres numéros, il contribue au fonctionnement de cette machine, de cette société à laquelle il appartient. Il est loin l’Ancien Temps qui voyait les hommes se laissés dominer par leurs pulsions, ces hommes qui faisaient passer leur intérêt personnel avant celui de l’Etat.

D-503 est un homme du futur et il est heureux d’appartenir à une société qui a découvert le secret du bonheur. Car le secret du bonheur, ils le savent désormais, réside dans l’implacable logique des mathématiques. Une logique dans laquelle les sentiments n’ont pas leur place et l’imagination est un cancer. La vie des numéros est organisée selon un calendrier unique, dicté par l’Etat Unique : l’heure de manger, l’heure de travailler, l’heure d’avoir des relations sexuelles avec la personne qui s’est inscrite pour vous, l’heure libre…

Pendant cette heure libre, D-503 s’est mis à écrire. Il est le constructeur de l’Intégral, ce vaisseau que l’Etat Unique va envoyer dans l’espace et grâce auquel il espère transmettre l’enseignement de l’Etat Unique aux peuples extraterrestres. Et la première charge de l’Intégral sera les écrits rédigés par les numéros qui s’en sentent capables pour louer les bienfaits de l’Etat Unique. Alors D-503 se met à écrire…

Je n’aurai sans doute jamais découvert ce livre sans un enchaînement de circonstances pour le moins étrange : ma participation à l’opération Impulse dirigée par Lhisbei, un envoi qui se perd et finit par retourner à son expéditeur et la ténacité de Zarcania, mon bienfaiteur, qui a tout mis en œuvre pour que l’opération puisse se dérouler et le livre me parvenir dans les délais. Et quel livre ? Le premier ne m’étant jamais parvenu, Zarcania a du changer son fusil d’épaule en quatrième vitesse et trouver rapidement un livre à glisser dans ma boîte aux lettres. Et voilà, « Nous autres »…

Ce fut une lecture étrange, un roman d’anticipation dont on ne sort pas indemne, une véritable réflexion politique et philosophique. Pour comprendre ce roman, il faut indéniablement replacer l’œuvre dans son contexte. Son auteur, Ievgueni Zamiatine le publie en 1920, soit trois ans après la Révolution d’Octobre… Comment ne pas assimiler l’Etat Unique au soviétisme ? Les numéros sont les camarades bolchéviques, tous sur le même pied d’égalité mais privés de toute liberté d’action, encadré par un régime aux règles rigides. Bien sûr, l’auteur pousse son raisonnement à l’extrême et livre une véritable caricature. Mais il évoque des questionnements profonds : qu’est-ce que le bonheur ? qu’est-ce que la liberté ? A t’on déjà oublié les révolutions passées ? les révolutionnaires d’aujourd’hui ne seront-ils pas les despotes de demain ?

J’ai beaucoup aimé cette lecture. Elle n’est pas simple, certes, mais tellement riche ! Si je n’avais pas su à quelle époque le roman a été écrit, je n’aurai pas pu le deviner tant ces problématiques restent et resteront toujours d’actualité et tant l’écriture est moderne, intemporelle.

Quelques extraits :

« Mes mathématiques, qui jusqu’à présent, avaient été pour moi une île ferme et inébranlable dans ma vie agitée, se désagrégeaient également, allaient à la dérive, tourbillonnaient. Que veut dire cette âme absurde, aussi réelle que mon unif ou que mes chaussures, bien que je ne les voie pas, rangés comme ils le sont dans mon armoire. Si les chaussures ne sont pas une maladie, pourquoi l’âme en est-elle une ?»

« Les hommes sont comme les romans : avant la dernière page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement cela ne vaudrait pas la peine de les lire ».

« Je sautai :

_ C’est fou ! Cela ne tient pas debout. Tu ne vois pas que ce que vous préparez, c’est la révolution ?

_ Oui, c’est la révolution, pourquoi cela ne tient-il pas debout ?

_ Parce qu’il ne peut y avoir de révolution. Parce que notre révolution a été la dernière et qu’il ne peut plus y en avoir. Tout le monde sait cela.

Je vis se dessiner le triangle moqueur de ses sourcils :

_ Mon cher, tu es mathématicien, bien plus tu es philosophe-mathématicien, eh bien, cite moi le dernier chiffre.

_ Quoi, je ne comprends pas, quel dernier chiffre ?

_ Eh bien, celui du dessus, le plus grand !

_ Mais, I, c’est absurde. Le nombre des chiffres et infini, il ne peut y en avoir un dernier.

_ Alors pourquoi parles-tu de la dernière révolution ? Il n’y a pas de dernière révolution, le nombre des révolutions est infini. La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… »

Ce livre prend place dans le défi SF organisé par Geishanellie!

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Posté par Isabelle A à 11:07 - ZAMIATINE Ievgueni - [4] Aventuriers en goguette - Permalien [#]
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Aventuriers

  • Voilà qui est intrigant et je vois que ce titre est disponible à la bibliothèque alors pourquoi pas...

    Posté par Loula, 23 janvier 2010 à 22:23
  • @ Loula : je te le conseille vivement! C'est une lecture qui fait réfléchir.

    Posté par Isabelle, 24 janvier 2010 à 21:01
  • Je ne connais pas la SF soviétique, ce serait une excellente occasion de m'y plonger! Ca fait penser par certains côtés à Orwell!

    Posté par chiffonnette, 04 février 2010 à 20:14
  • @ Chiffonnette : Je n'ai jamais lu Orwell. Il faudrait que je m'y mette!

    Posté par Isabelle, 05 février 2010 à 09:55

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